UN TRUC DE OUF...
Par Isabelle Ducas, le 19 janvier 2026
Sous la verrière du Grand Palais, Dav, la soixantaine bien entamée, agent d’artistes au bord du naufrage, avance d’un pas lent. Dans sa main, un dépliant d’exposition froissé ; dans sa poitrine, un cœur qui continue de battre un peu trop vite, malgré tout. Au contrôle, il a tendu son billet : Ras. Vidé ses poches : Ras. Franchi le portillon : Ras encore.
Dans la poche intérieure de son blouson, un dessin soigneusement roulé et un rouleau de ruban adhésif transparent. Des objets anodins, silencieux, passés comme une lettre à la poste. N’empêche, le cœur cogne toujours un peu, et la tête lui tourne légèrement. « T’as plus 20 ans », se dit-il, et, dans un éclair de lucidité, il comprend qu’il s’est engagé dans une affaire qu’il ferait mieux de laisser tomber — une histoire à la con, vraiment à la con. Mais ce n’est qu’un éclair. Et il avance un pas après l’autre.
DESSINS SANS LIMITE…
C’est écrit partout. En grand. Comme pour rassurer. Une promesse de musée, un papier officiel. Une promesse qui n’engage personne… sauf celui qui choisit d’y croire. Et Dav, pourtant optimiste de nature, n’y croit plus beaucoup pour l’instant. Trop fatigué. Le titre de l’exposition lui tombe dans l’oreille comme un défi. Il grimace. « Sans limite… », murmure-t-il. « On va voir ça… »
Dans sa poche, un dessin attend le bon moment : celui de son fils. Trente-cinq ans, peintre, dessinateur. Un fils qui vit de son art… ou qui survit avec, à la manière d’un petit agriculteur scrutant le ciel, redoutant la grêle et pestant contre le Mercosur, en croisant les doigts pour que ça tienne.
Mais ces derniers temps, les emmerdes tombent sans relâche, et l’empêchent trop souvent de dormir — lui qui, avant, dormait comme un bébé.
La veille au soir, il a à peine dormi. Les chiffres ont tourné en boucle toute la nuit : loyers en retard, avances impossibles à honorer, amendes qui s’accumulent, et la banque qui resserre l’étau — pire, qui les maintient sous l’eau. Comment s’en sortir ?
Pourtant, son fils a du talent, il le sait, on le lui répète. Il vend, oui, mais jamais suffisamment, jamais au bon prix. Et pendant ce temps, à en croire les médias, le marché de l’art se porte à merveille. Aux enchères, tout va bien. Mieux que bien, même : les prix flambent, les records sont pulvérisés, les journalistes s’enthousiasment. On parle d’« investissement », de « valeur refuge », de « signature majeure ». La toile devient un actif financier, un placement stratégique.
Le problème, c’est que l’artiste vivant n’entre presque jamais dans cette équation. La plupart d’entre eux, occupés à poster des stories Instagram pour tenter de vendre une toile à deux mille euros — frais de port non compris — crèvent à petit feu, pendant que d’autres œuvres atteignent des sommets indécents en salle des ventes. Hors du sérail. Trot limités…
Dav en était là de ses pensées nocturnes, à fulminer et à radoter - et à s’en vouloir de fulminer et radoter - quand l’idée d’accrocher un dessin au Grand Palais a surgi. Une idée absurde, a-t-il aussitôt tranché. Complètement stupide. Mais qui l’a maintenu éveillé encore une bonne partie de la nuit, à cogiter :
Accrocher un dessin sans autorisation, ça peut coûter cher, non ? Il faut mesurer le ridicule du geste, son arrogance… Un délit. Un délit ? Oui, un délit. Tu es agent d’artiste, tu connais les procédures, les signatures, les règles. Alors quoi ? S’en affranchir ou non ? Et pour quoi faire ? Pour qui ? Pour lui ? Pour toi ? S’il apprend l’histoire — et il l’apprendra, c’est certain — il entrera dans une colère noire. Allongé dans l’obscurité, Dav croyait déjà l’entendre hurler à son oreille :
« Ça va pas la tête ! Tu as pensé une seule seconde aux conséquences ? Et sans même me demander mon avis ! Je te préviens, si tu me refais un coup pareil, c’est fini entre nous. Fini, tu m’entends ! »
Dav finit par s’endormir aux premières lueurs du jour.
À son réveil, il acheta un billet pour l’exposition de 14 heures.
Maintenant, il est au Grand Palais. Fatigué de sa nuit blanche, mais décidé : transgresser les règles lui paraît toujours aussi absurde, ridicule, arrogant, ou tout ce qu’on voudra, mais nécessaire. Un geste qui n’est pas professionnel, et pas stratégique pour un sou. Il est personnel. Et Dav déambule dans l’expo, seul, avec le dessin soigneusement roulé dans la poche du blouson.Un dessin au trait nerveux, libre, un dessin qui regarde autant qu’il est regardé… « ou qui devrait », songe t-il. Il l’a vu naître dans l’atelier, entre deux tasses de café refroidi et une énième discussion avortée sur l’argent, la reconnaissance, le temps qui passe…
Il avance. Il regarde. La foule est dense. Les œuvres, impeccablement encadrées, parfaitement éclairées, sont étroitement surveillées — comme il se doit, après tout, on est au Grand Palais — par des agents plus vigilants encore que des garde-chiourmes.
« Bah… » murmure-t-il pour se rassurer. « Tu ne t’apprêtes pas non plus à commettre un crime de lèse-majesté… »
Il observe les murs blancs, les cimaises déjà pleines. Certains dessins sont sages, d’autres cherchent à choquer. Il marche encore. Regarde. Déchiffre un cartel : À la croisée de l’intime et du politique, ce dessin explore les strates invisibles de la mémoire collective, invitant à une relecture sensible des mécanismes de présence et d’effacement. Puis un autre : Cette œuvre s’inscrit dans une réflexion prolongée sur la porosité des frontières… Décidément, grogne-t-il à voix basse, il faut s’accrocher. À deux mètres de lui, une femme, brune, la cinquantaine, face à un petit groupe muni d’oreillettes, se fend d’un discours du même acabit : « L’artiste interroge la capacité du regardeur à habiter l’espace pictural, tout en révélant la fragilité intrinsèque de toute tentative de représentation… Son auditoire, smartphone greffé, prend des photos, hoche la tête, conquis… »
Il soupire : mon dessin n’a pas de cartel, pas de texte savant, pas de pedigree institutionnel… Mais il n’en a pas besoin… Et il sourit. Poursuit la visite. S’arrête devant un dessin de Bacon. Ça lui parle sans qu’il ait besoin de lire le cartel. Il marche encore un peu. Tourne la tête à droite, à gauche : pas de garde-chiourme dans le viseur. Le moment semble propice : de son blouson, il sort le dessin ; le déroule : il est clean, ou à peu près. Ça ira, se dit-il. Nouveau coup d’oeil aux alentours : personne ne fait attention à lui. Il extirpe prestement le rouleau de sa poche et, le plus tranquillement du monde, commence à l’appliquer aux quatre coins du dessin. Voilà, c’est fait. Ne reste plus qu’à trouver l’endroit. Alors il marche toujours, mais pas longtemps, le dessin à la main, déroulé. Passe devant un gardien, qui lève à peine les yeux. Un dessin « sans valeur » ne constitue pas une menace, sûrement…
Il s’arrête devant un mur. Il n’est pas vide, mais aucun mur ne l’est ici. Tout est déjà occupé. Tout est déjà reconnu. Validé par des instances invisibles mais visiblement très efficaces. Il y a un espace entre deux oeuvres : un trou. Pas très grand, mais suffisant pour le dessin qui tient sur une feuille A 4. Une seconde, il hésite encore. L’agent rappelle les risques juridiques. Accrocher le dessin ici est-il un coup de génie ou la faute professionnelle ultime ? Peut-être… Et il pense à son fils, l’artiste, qui devant l’emplacement choisi, ne manquerait pas de s’opposer Non ! tu en mets trop, il faut que ça respire !
Mais bon, le fils n’est pas là, et le trou l’appelle. Alors il accroche le dessin, le souffle court. Mais les mains ne tremblent pas.
Le dessin est là. À sa place. Comme s’il avait toujours attendu ce mur précis. Dav recule de deux pas. Le dessin claque contre le blanc du mur. YOUNG UNTIL DEATH, c’est exactement ce qu’il ressent.Vivant. Il est vivant. Et le dessin est réalisé par un artiste vivant, et dont le travail mérite d’être reconnu maintenant… Pendant qu’il est bien en vie ! a t-il soudain envie de crier, parce que les artistes, ils sont comme tout le monde, ils ont besoin de bouffer, et quand ils sont morts ils en ont rien à foutre que leurs oeuvres se vendent à des prix de dingo ! Mais il ne crie pas. Il ne dit rien. Son souffle se calme. Ce n’est pas un coup d’éclat, ni une revendication. Juste un père qui croit que le travail de son fils mérite le Grand Palais, même sans permission. Dav ne bouge pas. Il reste planté à quelques mètres, bras croisés, le regard tendu.
Quelqu’un ralentit. Puis un autre. Une jeune femme s’arrête. Puis un homme, derrière elle, se penche sur son épaule. Un couple, visiblement.
« C’est fort », dit l’homme.
« Oui ! Tu trouves aussi ? » dit la femme.
« C’est qui ? »
« Je ne sais pas », fait la femme. « Il n’y a pas de cartel. » Et elle prend une photo avant de s’éloigner.
D’autres visiteurs arrivent : des jeunes, des vieux, des femmes, des hommes, un groupe d’enfants en sortie scolaire… Le cœur de Dav bat fort. Il observe. Les regards. Les silences. Ceux d’un vieil homme qui reste devant le dessin, longtemps, simplement à regarder, attentif. Et ceux d’un autre, un gamin — certainement un étudiant, à en juger par son jean tâché de peinture — qui hoche la tête, sourire aux lèvres, et suit dans l’air le tracé du dessin. Dav est heureux. Personne ne passe sans s’arrêter.
— Monsieur ?
L’agent de sécurité est là. Calme, ferme. Et bâti comme une armoire à glace.
— Ce dessin ne fait pas partie de l’exposition. C’est vous qui l’avez installé ?
— Oui, c’est moi.
— Je vais devoir appeler la responsable de l’exposition.
— Je m’y attendais.
L’armoire incline légèrement la tête et parle dans son micro. Le dessin continue d’attirer les visiteurs, comme indifférents à la tension qui s’installe. Dav sent une étrange fierté, mêlée d’appréhension. Ce n’est plus un geste clandestin. C’est une situation. Les minutes s’étirent, suspendues.
Une femme arrive, tailleur noir et chemise blanche, badge visible, démarche assurée. La responsable de l’exposition. Elle examine le dessin brièvement, se tourne vers Dav:
— C’est vous l’artiste ?
— Non… je suis son agent… C’est mon fils.
— Vous comprenez la gravité de votre geste ? demande-t-elle.
— La gravité… ? fait Dav en haussant les épaules.
— Vous recevrez une amende pour installation non autorisée et trouble au bon déroulement de l’exposition, dit-elle.
— Très bien, répond-il, laissant échapper un petit rire.
— Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, fait l’autre, d’une voix aigre.
— Au point où j’en suis : une amende de plus ou de moins…
En s’adressant à l’agent de sécurité, elle dit :
— Faites-le retirer immédiatement.
Le ton ne laisse aucune place à la discussion.
L’agent s’approche du mur. Ses doigts se lèvent, hésitent une fraction de seconde. Dav sent la fatigue lui tomber sur les épaules — celle de toutes les portes fermées poliment.
— Attendez.
La voix vient de derrière eux. Un homme âgé, bonnet sur la tête, lunettes acier, chandail bleu et catalogue de l’exposition sous le bras, s’avance.
— Excusez-moi… ce dessin, là. Pourquoi doit-il être retiré ?
— Il n’est pas autorisé, répond la responsable, sèchement.
— Peut-être. Mais c’est le premier dessin depuis une heure qui m’a arrêté net.
Il se tourne vers Dav.
— Qui est l’artiste ?
Dav ouvre la bouche, surpris. L’intervenant ressemble étrangement au dessin accroché et… un peu à Ernest Pignon-Ernest. Une coïncidence…
— Mon fils…
L’homme hoche lentement la tête.
— Eh bien, votre fils a du talent. Et si cette exposition s’appelle Dessin sans limites, le retirer pour une question de procédure me paraît… disons, ironique.
Autour, un attroupement s’est formé.
— C’est bien vrai ça, dit une femme.
— Et comment ! ajoute un d’autre.
La responsable serre les lèvres. La situation lui échappe légèrement : les visiteurs, les téléphones sortis, les regards accrochés au dessin. Elle soupire, contrariée :
— Ce n’est pas un débat public, dit-elle.
— Ce qui est regrettable, répond l’homme au bonnet.
— Et nous ne sommes pas dans un musée participatif, tranche la responsable.
— Certainement, murmure l’homme en souriant. Mais regrettable aussi, quand on voit ce dessin…
La tension monte.
La responsable se tourne vers l’agent.
— Retirez-moi ça immédiatement.
— « DESSIN SANS LIMITE, MADAME ! » crie quelqu’un.
— VOUS NE POUVEZ PAS FAIRE ÇA ! crie un autre.
L’armoire à glace plisse les yeux, se tourne vers la responsable, qui, lèvres pincées, lui intime de s’exécuter sans délai. Notre bonhomme est sur le point d’obtempérer quand… Dav, du haut de ses 60 balais bien sonnés, et convaincu d’en avoir seulement la moitié, se jette sur le dos du colosse. Qui l’envoie valdinguer. La responsable veut s’interposer, glisse sur un prospectus, effectue un demi-tour digne d’un petit rat de l’Opéra, et atterrit dans les bras d’un touriste japonais effaré.
Et là… ça dégénère.
Un étudiant lance de la peinture imaginaire en hurlant «POST-MODERNISME !». Une femme, armée d’un catalogue d’exposition, dégaine à tout va sur tout ce qui bouge. Les téléphones crépitent plus fort qu’au festival de Canne.
L’agent de sécurité, pris dans la mêlée, fait tournoyer son talkie-walkie comme un lasso.
Dav, lui, revigoré, se bat à coups de citations :
— « Duchamp l’aurait fait ! », même si Duchamp, c’est pas sa came.
Un enfant mord une cheville (on ne sait pas laquelle).
Quelqu’un tombe dans une poubelle (qui n’est pas au catalogue)
Un autre en pâmoison ( mais pas longtemps)
Finalement, tout le monde s’immobilise.
Essoufflés. Décoiffés. Couverts de sueur - pas conceptuelle.
Le dessin, lui, est encore accroché. Une belle victoire.

NATHAN CHANTOB, Youg until Death
Dessin sur papier ( 59 x 48 cm)