LE JOUR OÙ J’AI RENCONTRÉ SUZANNE VALADON

MYARTMARKET

LE JOUR OÙ J’AI RENCONTRÉ SUZANNE VALADON

 

LE JOUR OÙ J’AI RENCONTRÉ SUZANNE VALADON

 

Le 13 mars 2025, par Isabelle Ducas

J’aurais voulu être une artiste. Pas celle de la chanson qui veut crier qui elle est et pourquoi elle existe, non, une artiste qui crée. Qui réalise une oeuvre. Peintre, sculptrice, écrivaine ou photographe sauf que…   J’ai raté le coche et, il faut bien le reconnaître, je n’ai jamais eu de disposition pour les arts : même prendre une photographie cadrée et nette, si tel est mon choix - et avec les outils d’aujourd’hui je précise : le numérique, l’I.A. et tout le tintouin - , je la loupe neuf fois sur dix, alors tenir un pinceau ou un burin ! C’est la vie, enfin la mienne, je ne suis pas douée… Oui, je sais, je m’apitoie un chouia, et oui, aussi, je connais le fameux Quand on veut, on peut ! Admettons que j’ai pas voulu assez fort, ou que ce soit un dicton à la con, ou les deux à la fois. Les choses ont sacrément tendance à se conjuguer dans la vie, vous ne trouvez pas ?… Mais, à Dieu ne plaise - on se demande bien ce qu’il vient faire là-dedans - j’ai fini par trouver une voie, une sorte de chemin de traverse - escarpé à souhait, il met mes nerfs à rude épreuve -,  mais qui me comble au-delà de toutes mes espérances ! Le chemin en question ? J’interviewe des artistes morts, enfin j’essaie…  Les morts comme les vivants, et les artistes en particulier, se montrent parfois drôlement capricieux… Les rencontrer dans leur intimité, dans leur atelier ou dans un bar attablés devant un verre de vin, voilà ce qui m’enchante le plus. Mais, sans accréditation ou une quelconque référence - je ne suis pas plus artiste que critique, journaliste ou historienne de l’art - décrocher un entretien avec l’un ou l’une d’entre eux n’est pas chose aisée. Alors évidemment quand l’artiste appartient au royaume des morts, obtenir un rendez-vous tient du miracle absolu ! Le dernier en date s’appelle Suzanne Valadon. Comment je suis tombée dessus - en passant devant Beaubourg ? En zieutant mon téléphone ou dans un kiosque à la gare du Nord ?  -  je ne me souviens plus. J’ai songé «  Merde alors ! Suzanne Valadon était morte et elle n’est plus morte ! » Aussitôt, j’ai pris contact. Comment j’ai osé… Suzanne Valadon, très réputée de son vivant, exposée dans les galeries, les musées, achetée par les collectionneurs, les marchands et amie de nombreux peintres : Renoir, Toulouse-Lautrec, Degas et qui sais-je encore. Je n’en revenais pas qu’elle ait accepté de me recevoir. Elle a ri «  Vous êtes une drôle, vous ! On ne me l’avait encore jamais fait celle-là, un entretien imaginaire ! … Mais pourquoi pas, avec le salon d’Automne et Maurice qui me tape sur les nerfs, cela me distraira un peu…  À l’atelier, 12 rue Cortot, mercredi en huit à midi. » Après avoir raccroché, histoire de ne pas arriver les mains vides, et en espérant que mon petit cadeau lui ferait plaisir, je me suis précipitée au centre Pompidou pour acheter l’affiche de l’exposition qui lui est consacrée.

À douze heures tapantes, le coeur battant aux tempes et les mains moites, je frappe à sa porte. Elle ouvre. J’entre. Dans l’atelier vaste et lumineux avec sa grande verrière, la tornade est passée : contre les murs, des tableaux partout, à même le sol, empilés par quatre ou cinq ; éparpillés aux quatre vents, des tubes éventrés, des brosses et des couteaux ; devant la verrière, une toile lacérée et barbouillée de rouge ; une autre, le châssis brisé ; sur deux chaises, faisant office de guéridon, un plateau chargé de verres, une bouteille d’alcool au trois quart vide et un cendrier rempli de mégots ; sous le dit guéridon, un autre cendrier tout aussi débordant ; un peu plus loin, les vestiges de ce qui a du être un vase chinois ;  sous la mezzanine, une sorte de coin salon :  fauteuil de cuir râpé occupé par un chat noir assoupi, chaise bancale et une table basse où je devine les restes d’un repas improvisé. Seul endroit à avoir été épargné par la tempête : le centre de l’atelier où trône un chevalet sur lequel est posée une toile drapée d’un tissu blanc. Une forte odeur de térébenthine et de tabac froid flotte dans l’air. D’un geste las, Suzanne Valadon m’indique le coin salon. Nous prenons place, elle dans le fauteuil, cueillant Raminou sur ses cuisses (c’est le nom du chat), moi sur la chaise bancale. L’artiste, vêtue d’un ample peignoir en pilou grège, maculé de peinture, les pieds dans des savates avachies, me parait sortir du lit ou n’avoir pas fermé l’oeil de toute la nuit. Comment savoir ? Sous ses yeux myosotis, Suzanne Valadon arbore de larges cernes bleuâtres et semble harassée.

 

Je balbutie :
Nous avions rendez-vous mais… Je peux repasser plus tard, si vous préférez ?Mais non voyons, vous êtes là, alors restez maintenant ! Mais je vous préviens, allez droit au but (du menton, elle désigne le chevalet), j’ai du travail !

 

Oh, je ne voudrais pas vous couper dans votre inspiration…
(Sarcastique) Mais qui vous parle d’inspiration ? Pensez-vous que je reste le cul posé-là à attendre l’inspiration descendue du ciel ! Foutaises que tout cela. Il faut travailler mon petit, la peinture s’improvise pas et (s’interrompant brutalement, elle me demande à brûle pourpoint - mais sans attendre ma réponse) mais au fait, qui êtes-vous ? Critique d’art, journaliste, galeriste…

 

Non je… (Lui tendant l’affiche de l’exposition sur laquelle est imprimée sa fameuse « Chambre Bleue » que j’ai roulée avec soin sur l’envers et à laquelle j’ai ajouté un ruban pour l’occasion) Tenez, c’est pour vous, c’est pas grand chose mais je crois que cela vous fera plaisir…
(Un merci grommelé et mon petit cadeau atterrit sur la table au milieu des détritus) Merci… Bien, où en étions-nous ? (Et encore une fois, sans attendre que je lui réponde) Si c’est pour commander votre portrait, je préfère vous avertir, il est préférable de vous adresser ailleurs : je ne peins pas pour faire joli et vous seriez déçue !

 

Mais non ! C’est pour l’entretien que vous m’avez accordé… L’entretien imaginaire ! Vous vous souvenez ?
Si je me souviens ? (Rire bref) Ben oui, j’suis pas encore sénile ! Mais j’avoue que ça m’était complètement sortie de la caboche avec cette censure à la con. (Caressant le chat et maugréant)  Quelle bande de trou du cul quand même, un ramassis d’hypocrites et rien d’autres ! Une femme à poil, ça leur pose aucun problème, mais un homme aïe aïe ! Cachez cette turgescence que nous ne saurions voir, surtout pas !  En plus, il bande même pas sur mon tableau mais bon, ils ont dit, je cite : « Le  tableau ne sera exposé qu’à la seule et unique condition que le sexe de l’homme soit masqué ».  Ah, les cons ! J’en ai pas dormi de la nuit. Ces petits messieurs savent que j’ai horreur de me coucher, alors ils pensent : sûr, la Valadon pliera jamais et son tableau, pfff… aux oubliettes ! Mais c’est mal me connaître, moi aussi je peux faire semblant… Vous voulez voir ? (Elle pose le chat au sol et s’approche du chevalet. Là, d’un geste théâtral elle retire le drap) Tadammm… Voici mon Adam rhabillé pour l’hiver, et la postérité ! Je lui ai collé des feuilles de laurier, qu’est-ce que vous en dites ?

 

C’est très beau, très…
(Plissant les yeux) Ridicule plutôt ! La nature, il faut la peindre comme elle est, pas autrement, la regarder en face… (Large sourire) Mais, comme je vous ai dit, moi aussi je peux faire semblant… Pas pour l’argent, ça non, l’argent j’en ai rien à foutre du moment que j’en ai assez pour bouffer et ma peinture, ça me va, non pas pour ça, mais, comme disait mon ami Toulouse-Lautrec  : « Laisse personne te mettre au placard et, si ça vaut le coup, met un mouchoir sur ta fierté ! ». À bien y réfléchir, j’suis plus très sûre, c’est peut-être Berthe Weill qui m’a dit ça… Enfin peu importe, je vais pas les laisser m’éclipser du Salon, ces cochons-là.… (Riant franchement). Et puis, vous savez quoi, je les emmerde ! Des cols blancs qui entravent rien à l’art, ou pire, qui font comme si ! Ah, ça les défrise une fille comme moi qui réussit, une qui sort pas de la cuisse de Jupiter…

 

Il est vrai que votre parcours est atypique et j’imagine que cela n’a pas toujours dû être facile.
Vous imaginez bien ! (Malicieuse) Sûr que les fées se sont pas penchées sur mon berceau : née de père inconnu et d’une mère bonne à tout faire, lingère et ivrogne pour couronner le tout, on peut dire que mes cartes étaient pourries ! J’ai débarqué sur la Butte avec ma mère, j’avais cinq ans et on a habité une chambre miteuse sur le Boulevard Rochechouart. (Soupirant) Qu’est-ce que j’ai pu lui en faire voir à la mère Madeleine, « Qu’est-ce que je vais pouvoir faire de toi ! », elle se lamentait tout le temps ! Après elle buvait un coup et ça lui passait. À onze ans, elle m’a fait arrêter l’école pour que je lui prête la main. J’ai fait plein de petits boulots : balayeuse, blanchisseuse, à un moment j’ai même joué à la marchande des quatre saisons aux Batignolles et évidement, j’ai livré le linge. Que des trucs à la sauvette et qui duraient jamais longtemps. J’ai toujours eu la bougeotte. Et la Madeleine qui se tordait les mains en radotant « Qu’est-ce que je vais faire de toi, une gamine qui tient pas en place… ». Ces lamentations me mettaient en rage. Un jour, je lui ai hurlé dessus : « Moi non plus, je sais pas ce que je vais faire de moi, mais il y a une chose que je sais, jamais je serai comme toi ! » (un sourire triste). Pauvre vieille, elle s’échinait quatorze heures par jour à faire de la lessive et des ménages pour des clopinettes… (Haussant les épaules) Comme je vous disais, mes cartes étaient pourries et rien ne me prédestinait à être celle que je suis aujourd’hui…

 

Une grande peintre !
(Dans un grand éclat de rire) Qui mesure un mètre cinquante-quatre…  Mais oui, vous avez raison, je suis une grande peintre ! A part ça, vous avez d’autres questions ?

 

Oui… J’ai cru comprendre que la vocation vous ait venu très tôt, vous dessiniez déjà à quatre ou cinq ans à peine et …
(Ironique) Et quoi ? Que je réalisais des chef-d’oeuvres sur les murs et les trottoirs de la Butte avec un bout de charbon volé ! Des craques de journaleux, ils grossissent le trait pour vendre leurs torchons. Enjolivent. La plupart ne savent rien. (Riant franchement). Comment y sauraient alors que moi, je me souviens pas ! D’accord je gribouillais, tous les gosses font ça, mais pas plus et pas mieux que les autres alors de là à écrire Valadon est à la peinture ce que Mozart est à la musique. Des craques, mon petit, faut être honnête. D’ailleurs, dès que j’avais mieux à faire, fallait pas me prier ! Non, la vocation, comme on dit, je l’ai attrapée plus tard… Avec le cirque, je crois…

 

Le cirque, comment ça le cirque ?
(Battant des mains et riant comme une petite fille). Le cirque Fernando ! Au culot j’y suis allée, sans connaître personne ni rien de rien. Quelle aventure ! Mes acrobaties valaient pas un caramel, mais j’avais une telle soif, une telle envie… Fernando, ça lui a plu et il m’a embauchée .« Tu t’appelleras Olga ! » , il a dit. Voilà comment j’ai intégré la troupe du grand cirque Fernando ! Un vrai cirque en dur où on accueillait jusqu’à deux mille personnes, vous imaginez ? J’ai débuté comme balayeuse et j’ai fini trapéziste ! Un sacré parcours qui s’est arrêté net. (Soudain nostalgique ) J’ai chuté. Une vilaine chute, j’ai manqué passer l’arme à gauche. Probable que si j’étais pas tombée, j’y aurais fait toute ma carrière au cirque, parce que j’ai adoré… Quand j’étais sur la piste, le monde m’appartenait et les étoiles, je pouvais les toucher du doigt. Parfois, j’en rêve encore… (Je renifle, les yeux embués)  Et bien poulette, faites pas une tête pareille ! (S’esclaffant) Voilà t’y pas que je fais pleurer dans les chaumières maintenant, c’est la meilleure de l’année ! Allez mon petit, on se ressaisit, la sensiblerie ça m’horripile !

 

(Me mouchant) Pardonnez-moi… Et ensuite, après la chute, que s’est-il passé ?
Retour au bercail. Maman Madeleine a tiré la gueule : clouée au lit, je lui servais plus à rien ! C’est là que j’ai vraiment commencé à dessiner. Dans mon lit, je dessinais, du soir au matin et du matin au soir. Je pouvais rien faire d’autre…

 

Comme Jean-Michel Basquiat …
Qui ça ? Connais pas.

 

Basquiat, le peintre, comme vous, enfant,  il est resté alité longtemps et (subitement, je réalise mon étourderie : Suzanne est décédée en 1938, date à laquelle Basquiat n’avait pas encore vu le jour) il a beaucoup dessiné et…
Basquiat, vous dites ? Jamais entendu parler. C’est qui celui-là ? Il est exposé quelque part ?

 

Heu… Non, il est mort.
Et alors ? Lautrec, Renoir, Degas et j’en passe et des meilleurs, ils sont dans la tombe eux aussi, c’est pas pour autant qu’on les oublie et, si vous voulez mon avis, on va pas les oublier de sitôt ! Les peintres, les vrais, ils restent… Enfin, leur oeuvre !

 

Votre oeuvre aussi, j’en suis certaine, elle restera !
(Riant) Quand je serai crevée, vous voulez dire ? (Dubitative) Peut-être bien. Mais je m’en fous pour être honnête, je préfère le présent et le présent c’est ma peinture ! La satisfaction qu’elle me procure de ne pas trahir ni d’abdiquer rien de tout ce en quoi je crois. Alors mon oeuvre, si elle restera, j’en sais fichtre rien… Vous le verrez peut-être, un jour, si quelqu’un se soucie jamais de me rendre justice ! (Avec un grand sourire et me tendant la main) Et maintenant, ma chère enfant, je vous mets à la porte ! Mon oeuvre va pas se faire toute seule, vous savez.

 

Fin de l’entretien

La nuit, incapable de trouver le sommeil, je me repasse en boucle la rencontre. Quelle idiote je suis. Trop intimidée par Suzanne Valadon, j’ai omis une foule de questions à lui poser :  ses  débuts en tant que modèle avec Puvis de Chavanne ? Ses rencontres avec Renoir, Toulouse-Lautrec, Erik Satie ? Est-il vrai que tous ont été ses amants ? Fille-mère à dix-huit ans, à l’instar de sa propre mère, a-t-elle vécu cela comme une malédiction ? Quand Edgard Degas, découvrant ses dessins, a déclaré Vous êtes des nôtres, a-t-elle su que sa carrière était lancée ? Avec son fils Maurice Utrillo et son amant André Utter, ne forment-ils pas un trio infernal ? …

Dans l’obscurité de la chambre, je l’imagine me répliquer :  « Que voulez-vous savoir ? Que je ne suis pas une femme convenable. Si vous voulez, je m’en moque. Il faut être dure avec soi-même, avoir une conscience, se regarder en face. C’est ce que je fais, dans la vie, et dans ma peinture ! ». Mes paupières se font lourdes… possible qu’elle n’aurait pas même daigné me répondre quoique ce soit. Un beau coup de pied aux fesses et va voir ailleurs si j’y suis. Elle aurait eu raison, mille fois… En ce moment, je la vois…  La vois qui voit l’affiche… Les cheveux roux en cascade, les yeux myosotis écarquillés, quelques mots adressés à elle ne sait plus qui ni à quelle occasion lui reviennent en mémoire : « Mon oeuvre ? Elle est finie mon oeuvre, et la seule satisfaction qu’elle me procure est de n’avoir jamais trahi ni abdiqué rien de tout ce en quoi j’ai cru. Vous le verrez peut-être, un jour, si quelqu’un se soucie jamais de me rendre justice. »

Le sommeil m’emporte, encore un instant… Un large sourire illumine le visage de la peintre Suzanne Valadon, une artiste au talent incomparable et qui et qui et qui…